Qu’est-ce que le Coran ?

Qu’est-ce que le Coran ?

Le Coran est bien entendu le texte sacré de l’islam, que celui-ci dit avoir été proclamé par son prophète sur injonction et révélation divine au début du VIIe siècle en Arabie
La recherche historique s’y intéresse sérieusement, et, indépendamment de la foi islamique, conduit des analyses critiques sur ce texte comme sur n’importe quel autre pour déterminer ses sources, sa langue, sa cohérence, ses significations, sa composition, etc.
Les découvertes de la recherche permettent désormais d’affirmer assurément que le discours de l’islam sur le Coran est faux. Il ne s’agit pas d’un texte proclamé par une personne au début du VIIe siècle, mais d’un écrit composite, hétérogène, composé sur une très longue période et par plusieurs auteurs

Depuis presque deux siècles que la recherche historique étudie le texte coranique, des découvertes majeures ont été faites. A force d’accumulation et de croisement entre celles-ci, entre établissement des sources externes au texte issues du monde juif, persan ou chrétien araméophone, entre mise en lumière de ses soubassements linguistiques araméens, entre exégèses critiques et approches philologiques, on dispose désormais de bien assez de preuves et d’analyses pour établir avec assurance que le discours traditionnel de l’islam sur le Coran est faux. Ce texte n’est pas la proclamation d’un homme à des Arabes bédouins incultes de l’Arabie du début du VIIe siècle, tout prophète que l’on prétende qu’il ait été. Que peut-on dire alors avec certitude du texte coranique ? Qu’est-ce que le Coran ? 

Cet article vise à répondre de manière très synthétique à ces questions. On renverra les curieux et ceux qui désirent approfondir le sujet aux conseils de lecture présentés à la fin.

Le Coran bleu de Kairouan

Le Coran est un assemblage hétérogène de textes, réalisé pour l’essentiel aux VIIe et VIIIe siècles (et encore au-delà) par des scribes aux ordres de factions arabes, chefferies puis califes qui se disputaient le pouvoir laissé vacant par l’effacement des grands empires perse et byzantin, et cherchaient à le légitimer au nom de Dieu.

« Coran d’Uthman » (Fustat, Caire), VIII-IXe s.

Lointainement, une grande part du Coran est la recopie de textes de prédications et d’instructions de prédication de type brouillon ou prise de notes (d’où l’absence de diacritismes et marques de vocalisation), prédications qui proviennent d’un groupe juif-nazaréen (judéonazaréen) s’exprimant en araméen et enseignant à des prédicateurs de langue arabe ce qu’il fallait dire aux Arabes chrétiens pour les convertir à leur propre foi, dérivée du judaïsme mosaïque et du christianisme, pour les entraîner dans leur projet apocalyptique de redescente imminente au temple de Jérusalem du « Messie Jésus » et de déclenchement de la fin des temps. A ces prédications directes s’ajoutent des textes traduits, recopiés ou adaptés de traités et textes chrétiens, juifs, d’homélies chrétiennes et de midrash, de textes apologétiques, littéraires, historiques ou pseudo-historiques, et d’autres prédications de circonstance.

Manuscrit Wetzstein II 1913, 208v, VIIIe siècle

S’est ainsi constitué peu à peu à partir de la seconde moitié du VIIe siècle un ou des corpus (une collection) de textes destinés à justifier les Arabes conquérants, leurs chefs et leurs califes comme nouveaux maîtres du monde et des siècles au nom de Dieu, en lieu et place du « Messie Jésus » suite à l’échec du projet apocalyptique visant à le faire revenir. Ce corpus s’est transmis et n’a cessé d’être retravaillé, unifié, enrichi, corrigé, bouleversé dans son ordonnancement par des générations de scribes. Il devait avoir une vague vocation initiale de catéchèse pour les nouveaux conquérants, et bien plus encore de marque de la divinité du pouvoir des chefs et de faire-valoir auprès des Juifs et des chrétiens (et de leurs propres textes). La construction progressive de l’islam, sous les Omeyyades et principalement sous les Abbassides en fera le livre sacré de l’idéologie du nouvel empire en formation, prenant alors le nom de Coran (par analogie avec le mot de « coran – quran » qu’on lit dans le texte coranique, qui renvoie, lui, non pas au Coran mais à un lectionnaire de textes religieux juifs-nazaréens).

Les scribes ont peu à peu donné au texte son sens islamique. L’élimination des juifs-nazaréens (entre 638 et les Omeyyades), l’arabisation puis la désarabisation du mouvement de prise du pouvoir aux Perses et aux Byzantins et de son unification impériale sous autorité califale (lorsque les Abbassides prennent le pouvoir et l’installent en Perse, loin des origines arabo-araméennes) ont pu faire perdre aux scribes – et plus encore aux lecteurs arabophones – les sens araméens initiaux présents dans le texte, ainsi que son contexte historique originel – contexte qu’il s’agissait au demeurant de cacher au profit d’un récit nouveau. Ils ont alors forcé le sens du texte dans celui de l’islam naissant, inventant pour cela les significations ad hoc aux mots qui permettent la lecture islamique du texte, comme par exemple :

« Livre [Torah] » Coran islamique
« nazaréen [judéonazaréen] » chrétien
« associateur [chrétien] » polythéiste-païen
« coran [lectionnaire, recueil de prières nazaréen] » Coran islamique
« recouvreur [juif talmudique] » mécréant, non-musulman
« maison [temple de Jérusalem] » Kaaba de La Mecque
« envoyé [Moïse, Jésus…] » Mahomet
Etc.

Dans le même temps s’inventait la théologie islamique, c’est à dire la « révélation divine » de l’islam, légitimant l’empire califal et centrée sur la possession du livre sacré, nécessitant donc d’inventer une figure prophétique, Mahomet, pour lui donner une origine. Il fallait donc inventer aussi des « circonstances de la révélation » pour justifier chacun des versets selon l’histoire légendaire du « prophète de l’islam » alors en train d’être écrite, revue et corrigée. Ce fut fait en modifiant ici ou là, au besoin, le texte coranique tout en constituant la « tradition » (la sîra, biographie légendaire de Mahomet, le hadith, les chroniques historiques). La langue arabe elle-même connut dans ce même temps une normalisation idéologique : les diacritismes et signes de vocalisation, absents initialement du proto-texte coranique, furent fixés, de nouveaux mots furent inventés (« ramadan », « kafala », « maysir », etc.), de nouvelles lettres dans l’alphabet arabe (le dad / ﺽ), et furent institués ainsi calligraphie, grammaire, orthographe, et dictionnaire.

L’ange Gabriel révélant le Coran à Mahomet (miniature perse du XIVe s.)

Voilà comment on aboutit vers la fin du IXe et le début du Xe siècle au texte coranique final. Son sens, cependant, a continué de s’inventer au fil des siècles, en fonction des débats entre traditionnistes spécialistes des « sciences coraniques » : sur la bonne version du texte final, sa nature divine, sa composition, les « circonstances de la révélation », l’autorité du Coran sur la tradition, les versets « abrogeants et abrogés », les incohérences du texte, etc., le tout en fonction de sa sacralisation croissante au sein de l’islam. Et encore de nos jours, le sens islamique du texte coranique continue toujours d’être inventé selon les interprétations des savants, de ceux qui y recherchent des explications ésotériques, ou par exemple, selon les interprétations des concordistes qui veulent y déceler des « miracles scientifiques« .

Le Coran brandi dans une manifestation

 Bref, le Coran est pour l’essentiel un assemblage de textes pré-islamiques et proto-islamiques. Le Coran n’est donc pas islamique en lui même, bien que présentant déjà par bien des aspects certains des fondements religieux et politiques de l’islam, et de ses espérances messianistes. C’est le développement de l’islam et de toute sa tradition au fil des siècles qui en fera un livre islamique, qui le présentera comme le pivot de la foi islamique en imposant une compréhension du texte allant dans le sens de l’islam.

 Le Coran n’est donc pas la source de l’islam, de ses croyances, de ses espérances, mais est, à l’inverse, un produit de l’islam, de ses croyances et de ses espérances, qu’il sert à justifier et canaliser. Ces croyances et espérances provenant lointainement du climat millénariste et idéologique qui s’est déchaîné à partir du VIIe siècle, et tout particulièrement des prédications arabo-nazaréennes qui cherchaient à focaliser les espérances apocalyptiques sur la redescente imminente du « Messie Jésus ».

La construction d’un tel texte n’a rien de singulier dans l’histoire des idées. Toutes les idéologies, toutes les religions, ont ainsi constitué ex post leurs textes dits fondateurs pour légitimer leurs croyances et espérances, ou, tout simplement, pour les mettre par écrit. C’est le cas typique, par exemple, du mormonisme, dans lequel le « Livre de Mormon » a été écrit au XIXe siècle par Joseph Smith et les experts qu’il avait réunis pour cela afin de donner une légitimité divine au mouvement politico-religieux qu’il était en train de fonder (on trouve d’ailleurs beaucoup de similarités entre islam et mormonisme en dehors de la constitution de leurs livres). On peut aussi, dans ce sens, comparer le Coran aux divers écrits invoqués par les idéologies modernes pour légitimer leurs espérances. Le Coran présente cependant cette particularité remarquable, qui explique tant d’incohérences et de contradictions de son sens en islam (et de là, de l’islam lui même) : malgré toutes les corrections, ajouts et adaptations des scribes, il reste pour l’essentiel constitué de textes antérieurs à l’islam, de textes non-islamiques, pré-islamiques ou proto-islamiques qui ont été composés originellement avant la formalisation tardive de l’islam, avant même que l’islam n’existe. En eux mêmes, contrairement aux autres écrits évoqués auparavant, ils n’ont donc pas été conçus pour justifier ou fonder l’islam, alors même que c’est le rôle que la tradition veut leur faire jouer de toute force. Voilà sans doute une des raisons de la sacralisation absolue du Coran et du tabou qui l’auréole en islam, interdisant toute réflexion critique, toute remise en cause de l’échafaudage que la tradition a construit pour le transformer en « révélation divine ».

Reproduction encouragée avec mention de la source : http://jesusoumohamed.com


Quelques conseils de lecture pour approfondir le sujet :

Le Coran des historiens, collectif dirigé par Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye (Cerf, 2019)

Christmas in the Quran, Luxenberg, syriac, and the near eastern and judeo-christian background of Islam [en anglais : « Noël dans le Coran, Luxenberg, la langue syriaque et le contexte proche-oriental et judéochrétien de l’islam »], collectif dirigé par Ibn Warraq (Prometheus, 2014) – y lire en particulier l’étude Robert Kerr, « Aramaisms in the Qur’ān and their significance » [en anglais : « Les araméismes du Coran et leur sens« ]

Le Coran révélé par la théorie des codes, Jean-Jacques Walter (Éd. de Paris – Studia Arabica, 2014)

Le grand secret de l’islam, Odon Lafontaine (Createspace-Kindle, 2014-2020, et également sur http://legrandsecretdelislam.com)

Le Coran, nouvelles approches, collectif dirigé par Mehdi Azaïez, avec la collaboration de Sabrina Mervin (CNRS éditions, 2013)

Les débuts de l’Islam, jalons pour une nouvelle histoire, Françoise Micheau (Téraedre, 2012)

The death of a prophet : The end of Muhammad’s life and the beginnings of Islam [en anglais : « La mort d’un prophète : la fin de la vie de Mahomet et les débuts de l’islam »], Stephen Shoemaker (University of Pennsylvania Press, 2012)

Le Coran silencieux et le Coran parlant, Mohammad Ali Amir-Moezzi (CNRS éditions, 2010, rééd. Biblis 2020)

Le Messie et son prophète, Edouard-Marie Gallez (2 tomes, Éd. de Paris – Studia Arabica, 2005-2010) – cf. site de l’auteur : http://www.lemessieetsonprophete.com/

Aux origines du Coran, questions d’hier, approches d’aujourd’hui, Alfred-Louis de Prémare (Téraèdre, 2004)

Les fondations de l’islam, Alfred-Louis de Prémare (Seuil, 2002)

Le Coran, édition de Denise Masson, Denise Masson (Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 1980)

Le Coran (al-Qor’an) traduit de l’arabe, Régis Blachère (Maisonneuve et Larose, 1949-1977)

Le Saint Coran, traduction intégrale, Muhammad Hamidullah avec la collaboration de Michel Léturmy (Club Français du Livre, 1959)

Introduction au Coran, Régis Blachère (Maisonneuve et Larose, 1947)

Mohammed et la fin du monde, Paul Casanova (disponible via Gallica-BnF, 1911)

Qoran et tradition, comment fut composée la vie de Mahomet, Henri Lammens (Revue des Recherches de Science Religieuse, 1910)

Auteur : Odon Lafontaine (Olaf)

Auteur du Grand Secret de l'Islam

Un commentaire

  1. Votre conclusion ressemble énormément à l’énoncé d’un contradiction radicale interne au coran.

    D’un côté, il est bâti sur des textes antérieurs à l’Islam ou contemporains à sa naissance. Aucun de ces textes n’avait pour but de justifier ou de fonder l’Islam. De l’autre, il y a une sacralisation féroce de ce texte, faisant de lui une révélation divine indépassable, parfaite.

    Pour énoncer cette contradiction avec d’autres mots, le coran, écrit sur des tablettes au paradis et protégé par allah de toute altération, raconte des histoires sans lien avec l’Islam. Par exemple, Abraham doit être musulman et gare à celui qui en doute. C’est le rôle de la tradition qui protège ce texte.

    Vous notez que cela implique un rejet absolu de l’analyse critique du texte. J’ajoute que cela est en parfaite cohérence avec l’affirmation que l’islam signifie soumission. Il s’agit de se soumettre à un texte. Le rôle que vous attribuez à la tradition musulmane va également dans ce sens.

    Cela me pose la question de la nature des aspirations fondant l’islam. Je me dis qu’elles doivent être sérieuses sinon il aurait déjà disparu. Je suis d’accord de le considérer comme un messianisme mais cette notion m’est assez floue.

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