Combien existe-t-il de Corans ? Le cas de la traduction de Pierre le Vénérable

Combien existe-t-il de Corans ?
Le cas de la traduction de Pierre le Vénérable

Au XIIème siècle circulait encore dans l’Espagne musulmane un Coran présentant un découpage en 124 sourates, différent du découpage en 114 que présente l’édition du Caire de 1924, dite « canonique ».
C’est une preuve manifeste que le travail définitif d’édition du texte coranique n’a pas été achevé sous le califat d’Othman (mort en 656) mais s’est poursuivi pendant des siècles et des siècles.

Un article de foi des plus importants en islam est l’unicité inimitable du Coran, censé être la parole divine, unique, incréée et inaltérée, transmise sans interférence aucune par Dieu lui-même aux hommes via l’ange Gabriel, via Mahomet, via ses compagnons l’apprenant par cœur, via le processus de mise par écrit du livre achevé sous le calife Othman (avant sa mort en 656).

On peut d’ores et déjà noter que, malgré ce principe d’unicité, on trouve de nos jours des éditions très différentes du Coran pour ce qui concerne le nombre de versets et le découpage du texte coranique en sourates.

Variabilité du nombre de versets

Le Professeur Sami Aldeeb (Sami Awad Aldeeb Abu-Sahlieh), fin connaisseur de la chose islamique et traducteur du Coran dans plusieurs langues européennes[1], a porté à ma connaissance les variations suivantes du nombre de versets selon les éditions du Coran :

  • 6204 versets dans la version Al Basri, utilisée au Soudan,
  • 6216 versets dans la version Wars, utilisée au Maroc,
  • 6266 versets dans la version Hafs, utilisée en Egypte et dans la péninsule arabe,
  • 6238 versets dans l’édition de Flügel, publiée en 1834,
  • 6344 versets dans la version ottomane.

On voit que le nombre de versets varie de façon significative, jusqu’à 140 versets de différence entre les versions. De ce seul point de vue, il semble déjà malaisé de parler du « Coran » au singulier. Le Coran ? Oui, mais lequel ?

Deux manuscrits de Sanaa éclairés à la
lumière ultraviolette et révélant leurs palimpsestes
http://www.islamic-awareness.org/Quran/Text/Mss/soth.html et « Ein früher Koranpalimpsest aus San’ā’ (DAM 01 -27.1). Teil III: Ein nicht-‘utmānischer Koran » in INARAH Schriften zur frühen Islamgeschichte und zum Koran, Band 5, Berlin/Tübingen 2010, par le Dr. E. Puin

Il n’en est donc que plus urgent de parvenir à publier une édition critique du Coran, qui recenserait les différents Corans existants, en comparerait les variantes dans leurs structures, leurs vocalisations (ou lectures, selon la tradition islamique des qira’at) et leurs contenus, jusqu’aux recueils du texte coranique les plus anciens dont on dispose, y compris les recueils fragmentaires de manuscrits des VII, VIII et IXèmes siècles (les premiers recueils quasi complets dont on dispose datent du VIIIeème ou IXème siècle[2] – et le processus de « canonisation » aurait été arrêté au Xème), comme s’y attèle le projet inter-universitaire Corpus Coranicum depuis 2007 (http://www.corpuscoranicum.de). Un tel projet, jamais entrepris jusqu’ à présent, est d’une nature d’autant plus titanesque qu’il devrait aussi rendre compte des modifications et corrections subies par certains manuscrits très anciens, dont certains, grattés, lavés et réécrits, peuvent ainsi présenter plusieurs versions différentes du texte coranique selon que l’on considère leur couche supérieure de rédaction, directement visible, et leurs couches inférieures (parfois visibles à la loupe, et retrouvées grâce aux éclairages en lumière infrarouge ou ultraviolette).

Variabilité du découpage en sourates

Actuellement, le Coran, tel que disponible dans les librairies, conforme à l’édition dite « canonique » du Caire de 1924 qui fait autorité, se compose de 114 sourates rangées par longueur décroissante à partir de la seconde sourate (la première sourate, la Fatiha, est en effet très courte).

Ce découpage du Coran en 114 sourates n’est cependant pas le seul connu. La première traduction du Coran en latin, faite au XIIème siècle en Espagne, présente en effet un autre découpage du texte en 124 sourates.

On sait que cette traduction fut réalisée à Cordoue par Robert de Ketton, Herman le Dalmate, Pierre de Tolède, Pierre de Poitiers et un musulman connu seulement sous le nom de Mohammed. C’est l’abbé de Cluny, Pierre le Vénérable, qui la leur avait confiée en 1142. Le texte de la traduction est consultable et téléchargeable ici, à partir de la page 40.

La traduction parle de « Lex Saracenorum, quam Alchoran vocant, id est, Collectionem praeceptorum », autrement dit « la loi des Sarrasins, qu’ils appellent Al-Coran, à savoir, une collection de préceptes ».

Les traducteurs ont travaillé à partir de plusieurs recueils coraniques circulant dans l’Espagne musulmane du XIIe siècle : l’un avait 114 sourates et l’autre 124. Ils ont conservé ce dernier découpage. Chaque sourate a un titre numéroté en chiffres romains : Azoara prima (Sourate 1), Azoara II (Sourate 2), Azoara III (Sourate 3), etc., jusqu’à la sourate 124 [CXXIIII dans le texte étudié, en page 188], contrairement à la version canonique du Coran actuel, à 114 sourates.

Curieusement, les islamologues ne semblent pas s’être spécialement intéressés à cette traduction en latin. A peine est-elle sortie récemment de l’oubli à l’occasion des polémiques autour des « caricatures de Mahomet », car le volume, conservé à la Bibliothèque Nationale de France en contient toujours une de toutes premières de l’histoire…

La caricature de Mahomet (« Mahumeth ») dans la traduction latine du Coran de 1184 de Pierre le Vénérable

Seul le cardinal Nicolas de Cuse, au XVème siècle, semble avoir commenté cette traduction, dans son traité Cribratio al-Corani (« Le Coran passé au crible », écrit en latin – on en trouve des traductions en allemand et anglais sur le web). Il y affirme que ce découpage du texte coranique en 124 sourates était courant en Occident musulman (Espagne et sans doute autres régions musulmanes de l’époque), tandis que le découpage en 114 était celui pratiqué en Orient.

Que sont les 10 sourates supplémentaires ?

La question se pose : pourquoi y-a-t-il 124 sourates au lieu de 114 ? D’après l’examen rapide que j’ai effectué, le texte du Coran en 124 sourates semble être globalement identique à la version en 114, bien qu’on ne puisse être catégorique en l’absence d’étude systématique comparant le texte latin au texte arabe actuel[3]. Il ne s’agit donc pas de contenu textuel supplémentaire mais d’un découpage différent.

Ce découpage différent apparaît dès les premières sourates : les 5 premières après la Fatiha (sourates 2 à 6 de la version canonique de 1924) sont en fait subdivisées non pas en 5 mais en 15 sourates, au point que la sourate 7 de la version canonique porte en fait le numéro 17 dans la version « espagnole » du Coran, traduite en latin. Un décalage général de 10 sourates est alors introduit jusqu’à la fin du recueil, de sorte que la sourate 114, du Coran « canonique », se trouve être numérotée 124 (CXXIV, ou plutôt CXXIIII dans le document).

Détaillons le découpage en 15 sourates « espagnoles » des 5 sourates « canoniques » 2 à 6 :

Coran « canonique »

Coran « espagnol »

Sourate 2

versets 1–202 Sourate 2
versets 203–252

Sourate 3

versets 253–286

Sourate 4

Sourate 3

versets 1–91 Sourate 5

versets 92–170

Sourate 6

versets 171–200

Sourate 7

Sourate 4

versets 1–23

Sourate 8

versets 24–86

Sourate 9

versets 87–147

Sourate 10

versets 148–176

Sourate 11

Sourate 5

versets 1–81

Sourate 12

versets 82–119

Sourate 13

Sourate 6

versets 1–35

Sourate 14

versets 36–110

Sourate 15

versets 111–165

Sourate 16

Sourate 7

Sourate 17

Sourate 8

Sourate 18

Etc.

Etc.

Sourate 114

Sourate 124

Les séparations entre sourates « espagnoles » sont claires et bien définies :

En latin dans la marge : « un autre exemplaire commence ici la sourate 3 »
En latin dans la marge : « un autre exemplaire commence ici la sourate 4 »

On voit ainsi que les premières sourates du Coran « canonique », à partir de la deuxième, sont donc la fusion de sourates distinctes dans le Coran « espagnol ». A partir de la sourate 17 de celui-ci, on retrouve le découpage « canonique », décalé de 10 incréments (17=7, 18=8, etc., jusqu’à 124=114).

Le mythe du classement décroissant des sourates

Généralement, on raconte que ce serait le travail d’édition mené sous le calife Othman, comme le conte la tradition musulmane, qui aurait classé les sourates dans l’ordre « canonique », en fonction de leur longueur, en partant des plus longues aux plus petites. A prendre ainsi la tradition musulmane pour argent comptant, on s’oblige à croire que les sourates coraniques auraient constitué des blocs monolithiques et immuables. Elles auraient été « révélées » ainsi. Le seul examen de cette traduction latine montre qu’il n’en est rien – du moins qu’il existait encore au XIIe siècle en Espagne un recueil coranique tout à fait acceptable, tout à fait orthodoxe pour l’époque, contredisant cette légende de la fixation et de l’édition définitives du texte coranique sous Othman.

Le classement « canonique » par longueur décroissante apparaît donc comme le résultat de la fusion de plusieurs sourates. Si les sourates 2 à 6 sont aujourd’hui classées par longueur décroissante, c’est parce que les sourates originelles 2 à 16 ont été fusionnées de façon à obtenir ce phénomène de longueur décroissante. Initialement, les sourates avaient des longueurs variables et n’étaient pas spécialement rangées par longueur décroissante. Des sourates plus ou moins brèves succédaient à des sourates plus ou moins longues.

Nous espérons que cette contribution aura pu éclairer le lecteur sur cette question de l’unicité inimitable du Coran, censé être la parole incréée de Dieu.

Épilogue : voilà, au passage, de quoi ruiner tous les savants calculs des amateurs de « miracles numérologiques » du Coran… On trouve en effet de plus en plus sur la toile des affirmations confinant au délire, visant à prouver que le Coran serait « miraculeux » en raison de coïncidences de calculs fondés, entre autres, sur le découpage du texte coranique selon le modèle des sourates « canoniques » (voir par exemple les fantaisies d’Harun Yahya, spécialiste du genre, sur le nombre 19 dans le Coran).

 

Reproduction encouragée avec mention de la source : http://jesusoumohamed.com


[1] Voir sa traduction en français, Le Coran : Texte arabe et traduction française par ordre chronologique selon l’Azhar avec renvoi aux variantes, aux abrogations et aux écrits juifs et chrétiens, Createspace, 2016. Bien que ne constituant pas à proprement parler une édition critique du Coran, ce travail remarquable s’en approche en présentant les variantes les plus importantes du texte coranique. La question des manuscrits primitifs n’est pas abordée, n’entrant pas dans le champ des compétences de l’auteur, juriste suisse d‘origine palestinienne, spécialiste de la langue arabe et du droit islamique.

[2] Il s’agirait du recueil dit à tort « Coran d’Othman » conservé au musée de Topkapi, à Istanbul (voir sur le site du Corpus Coranicum : Sarayı Müzesi: H.S. 44/32 et sur le site apologétique Islamic Awareness) et du recueil dit, lui aussi à tort, « Coran d’Othman » conservé à la mosquée al Hussein du Caire (voir sur le site du Corpus Coranicum et sur le site apologétique Islamic Awareness)

[3] Le P. Edouard-Marie Gallez, que nous avons consulté, mentionne pour sa part avoir relevé des variantes par rapport au texte standard du Coran de 1924.

Auteur : Fortunin

Islamologue, passionné d'études coraniques

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